Thérèse ADLOFF

      

Texte de l'hommage rendu le 8 mai 2016 par la ville de Badonviller.

 

Mme Thérèse ADLOFF est née Thérèse CHAUDRON le 10 novembre 1904 à BADONVILLER. Elle est la septième de neuf enfants et se montre très tôt d’un caractère bien trempé. Elle épouse Alphonse ADLOFF en 1922. Après avoir travaillé à la faïencerie, ils exploitent ensemble l’entrepôt de la Brasserie Champigneulles à Badonviller.

Badonviller, chef lieu de canton du département de Meurthe-et-Moselle, est situé au cœur des forêts vosgiennes, au pied du massif montagneux du Donon, à la limite de la Lorraine et de l’Alsace. Entre 1940 et 1944, notre village est donc à la limite entre la France occupée et la France annexée.

Le 22 juin 1940 à 15h, dans le cadre de la convention d’armistice, 500 000 soldats de l’armée française, encerclés dans la poche de l’est du département des Vosges, de Remiremont à Saint Dié, déposent les armes.

Dans le secteur un peu plus au nord du massif du Donon, les soldats du 43ème corps d’armée refusent de rendre les armes : les combats se poursuivent pendant 3 jours, jusqu’au 25 juin 1940. Les républicains espagnols de ce corps d’armée seront parmi les derniers à arrêter le combat.

A partir de juillet 1940, les personnes cherchant à rejoindre la zone libre sont très nombreuses. C’est dans ce contexte que Mme ADLOFF commence à participer à la filière d’évasion en sauvant ceux qui sont traqués par les Allemands

Avec l’aide de son fils et de son mari, elle va accueillir dans sa maison au coeur du village, parfois jusqu’à dix personnes. Elle leur permet de se reposer, les nourrit, les soigne et leur fournit des vêtements, en utilisant les seules économies du couple pour financer ces opérations. C’est Alphonse ADLOFF qui va chercher les réfugiés dans son camion de livraisons de boissons pour les conduire discrètement au domicile familial.

Quand les fugitifs sont trop nombreux, Thérèse ADLOFF les cachent dans les sous-sols de l’école avec l’aide précieuse de Mme MARGOT qui en est la Directrice.  Madame ADLOFF aide  ainsi des républicains espagnols, des juifs, des aviateurs alliés abattus, des soldats français évadés des camps de prisonniers de guerre…Parmi les fugitifs, les plus nombreux sont les alsaciens qui refusent de vivre dans la zone annexée et d’être enrôlés de force dans l’armée allemande.

La filière d’évasion se poursuit jusqu’en zone non occupée. Les personnes conduites en gare de Badonviller prennent le train de marchandises pour Lunéville et Nancy où intervient le colonel Daum, le dirigeant des cristalleries qui sera arrêté et mourra en déportation.

Jusqu’à l’été 1942, Madame ADLOFF contribuera à sauver près de 2000 vies.

Le 25 aout 1942, Thérèse ADLOFF est arrêtée sur dénonciation d’un  membre de la filière nommé Dagon, qui après son arrestation a travaillé pour les Allemands en  leur livrant des Juifs.

A 4 heures du matin, deux civils Allemands de la gestapo tambourinent à la porte de la maison. Mr et Mme ADLOFF restent calmes. Un homme en arme monte la garde devant le domicile de la famille. Les Allemands fouillent les pièces à la recherche de documents compromettants et se font ouvrir le coffre où sont rangés les papiers importants de la société. Ils y découvrent une croix de fer. Alphonse ADLOFF leur explique qu’il est né en Alsace annexée. Il a fait la première guerre mondiale dans l’armée Allemande et a reçu cet honneur militaire. Bien qu’ils ne s’intéressent pas à lui ce matin là, les Allemands sont surpris de cette trouvaille.

Depuis son enfance où il a appris l’écriture  à l’école, dans l’alphabet germanique, il a du mal à utiliser l’alphabet Français. Il écrit peu. C’est Thérèse ADLOFF qui rédige les messages à son contact, Dominica CAMPAGNONI, qui aide les fugitifs à poursuivre leur voyage vers la zone libre à partir de Belfort jusqu’à Dôle et qui sera elle aussi internée à JAUER. C’est pour cette raison que seule Thérèse ADLOFF est interrogée et arrêtée ce matin là.

La petite Louise âgée de douze ans arrive chez ses parents, alertée par le voisinage. Elle dormait chez sa grand-mère car sa maman redoutait son arrestation. En effet, l’abbé Paul MORAND, curé de Badonviller, qui avait hébergé une dizaine de fugitifs avait été arrêté par les Allemands quelques temps plus tôt suite à une dénonciation. Louise voit sa mère partir dans la voiture de la Gestapo. Elle récitera des rosaires tous les soirs, les bras en croix sur son lit de la pension religieuse de la rue du manège à Nancy. Elle n’eut aucunes nouvelles jusqu’au retour de déportation de sa maman.   

Thérèse ADLOFF est d’abord emmenée dans les services de la Gestapo de Nancy puis à Belfort et à la citadelle de Besançon puis à la prison de la Butte où elle est interrogée, frappée afin de lui soutirer des aveux.

Les coups qui lui sont portés pendant les interrogatoires qui durent des heures sont tels qu’elle ne peut plus s’allonger tant son corps est meurtri. Et pourtant, elle ne parle pas. Elle ne donne pas un nom, pas une adresse.

Elle est ensuite conduite à la prison de la santé à Paris, dernière étape de ses transferts sur le territoire français avant d’être déportée en dehors de nos frontières.

Elle est d’abord emprisonnée en Allemagne le 03 décembre 1942 à la forteresse d’Aix la Chapelle, puis à Flussbach.

Elle est ensuite transférée  en Pologne, à JAUER, à LAUBAN.

Elle est jugée le 31 juillet 1944 à BRESLAU et condamnée à mort comme NN, Nacht und Nebel,  nuit et brouillard. Ce décret Allemand, sous ses dehors presque poétiques, renvoie à une réalité sordide : les prisonniers visés par le texte doivent disparaitre sans laisser de traces…Thérèse ADLOFF portera désormais sur son manteau ou sa tenue de déportée une grande croix  dans le dos la désignant aux tireurs SS comme prisonnière à abattre.

Elle dira plus tard, en parlant de ses séjours dans les prisons du régime nazi :

Ils m’ont battue chaque fois qu’ils m’interrogeaient. Les os ont été fêlés: j’ai encore mal maintenant. En prison, j’ai été drôlement secouée, je n’ai pas dit un mot. Si j’avais avoué, je n’aurais pas pu vivre, j’aurais préféré mourir. J’ai voulu me tuer, je ne l’ai jamais dit à mon mari. Ce n’est rien la mort. Mais le reste…! Il ne faut pas en vouloir à ceux qui ont parlé. J’ai vu la mort si souvent, le bon Dieu m’avait oubliée”.

Thérèse ADLOFF découvre ensuite l’univers concentrationnaire à Ravensbrück, en Allemagne.  Ce camp fut le seul réservé aux femmes, 132 000 femmes et enfants y furent incarcérés. 92 000 d'entre eux y furent assassinés ou moururent d'épuisement ou de faim.

Elle est enfin transférée à MAUTHAUSEN en Autriche annexée. Elle passera aussi par le camp extérieur d’Amstetten.  Mauthausen est un camp de catégorie 3, catégorie qui correspond pour les SS au régime le plus sévère. Cette catégorie signifiait un « retour non désiré » des prisonniers ce qui signifiait la mort dans la rhétorique nazi.

Mais Madame Thérèse ADLOFF parvient à survivre à la barbarie nazie.

Le Comte Folke BERNADOTTE qui dirige la croix rouge suédoise, négocie avec les Allemands. Il propose d’intercéder auprès du Général De GAULLE et des alliés à la  condition que des camions remplis de prisonnières puissent quitter le camp. C’est dans ce cadre que Madame ADLOFF est évacuée et dirigée vers la Suisse le 22 avril 1945 et y reste quelques jours, avant d’être rapatriée en France. Déposée devant l’Hôtel Lutecia à Paris, elle a la force d’interpeller un gendarme Français à qui elle explique que son frère René Chaudron est gendarme à Nancy. Elle est mise dans un train pour Nancy où son frère l’attend. Le jour même elle sera rentrée chez elle, couchée, entourée, soignée par les siens et enfin LIBRE

A la mi-avril 1945, le complexe de Mauthausen est plongé dans un chaos total suite à l'arrivée massive de prisonniers provenant d'autres camps évacués. Quand le camp est libéré le 5 mai 1945, par des unités de la 11ème division blindée américaine, plus de 15 000 cadavres jonchent le sol et doivent être enterrés dans des fosses communes. Dans les jours qui suivirent, 3000 autres prisonniers meurent des suites de malnutrition, de maladie ou d'épuisement.

Au retour de l’horreur, 2 ans et demi après son arrestation, Thérèse ADLOFF ne pèse plus que 30 kilos. Et pourtant, elle est élue au conseil municipal de Badonviller le 29 avril 1945, 7 jours seulement après sa libération de Mauthausen. Elle y siègera sans interruption jusqu’en 1971 !

Après avoir consolidé sa santé, elle reprend le travail à l’entrepôt de la Brasserie Champigneulles à Badonviller.

Le village voisin de Pexonne, dont est originaire le père de Thérèse ADLOFF n’a pas été épargné par la barbarie nazie. 112 personnes sont prises en otage le 27 aout 1944. 3 de ces otages sont fusillés. 79 hommes et trois femmes partent en déportation. Seuls 15 hommes et les trois femmes y survivront… Pexonne, à l’après-guerre est devenu un village sans hommes. La profonde générosité de Madame ADLOFF la mènera à consacrer beaucoup de son temps à aider les veuves et les 63 orphelins des déportés.

 

Madame ADLOFF s’est éteinte le 4 décembre 2005 auprès de sa fille Madame Louise RENAUD, à Strasbourg, à l'âge de 101 ans. Elle est inhumée au cimetière de Badonviller.

 

Elle était : Officier de l'ordre national de la Légion d'honneur

Elle fut décorée de :

  • la médaille militaire (Elle fut l’une des rares femmes Françaises à  la recevoir. C’est à cette décoration qu’elle était le plus attachée car elle s’est toujours  considérée une combattante plus qu’une résistante.)
  • La croix de guerre 1939-1945 avec palmes.
  • La médaille de la résistance.
  • La croix du combattant volontaire.
  • La médaille des passeurs.
  • La médaille des déportés.

 

 

Elle était une femme de courage.

Oui, il en fallait du courage pour résister à l’occupant nazi, dans une France de 1940 occupée, où la majorité des Français étaient plus séduits par le discours d’un Maréchal que par l’appel à la résistance d’un général.

Il en fallait du courage pour braver les dangers et les risques de représailles que représentait l’engagement dans la résistance pour sa propre famille.

Il en fallait du courage, dans cette période où la France avait faim, pour nourrir ces fugitifs et pour leur  fournir des vêtements. Chaque évadé recevait 50 francs. Madame ADLOFF et son mari qui, avant guerre, avait mis un peu d’argent de côté pour acheter une maison à Badonviller y sacrifièrent toutes leurs économies.

Il en fallait du courage pour subir la torture dans les prisons nazi, sans jamais parler, sans jamais avouer. Un silence payé au prix de souffrances physiques et morales atroces.

Il en fallait du courage et de la volonté pour survivre aux camps de concentration, où chaque jour, chaque heure, est une terrible épreuve pour vivre encore un peu, pour survivre encore un tout petit peu. Un univers concentrationnaire ou Thérèse ADLOFF n’est plus pour ses bourreaux que le matricule 1163, qui doit être éliminé, comme tous les autres matricules.

Il en fallait du courage pour surmonter ces interminables nuits sans sommeil après votre retour de l’enfer concentrationnaire. Ces nuits hantées par le souvenir de tous vos compagnons de lutte tombés sous les coups et les atrocités des bourreaux nazis. Ces nuits peuplées du souvenir de ces femmes torturées et décapitées à la prison de Breslau. Ces nuits de cauchemars  où les visages de ces ombres qui peuplaient les baraques de Rävensbrück ou de Mauthausen revenaient sans cesse torturer votre esprit. Ces nuits ou vous entendiez encore et toujours les hurlements des femmes et des enfants quand se fermait la porte de la chambre à gaz de Mauthausen ou celle des salles où les infâmes médecins SS menaient leurs sinistres expériences sur ces prisonnières de Ravensbrück. Ces nuits où il vous semblait encore sentir l’odeur des corps brulés qui s’échappait de la cheminée du crématoire.

Il en fallait du courage pour réapprendre à vivre, presque normalement, dans un monde qui avait vu des hommes capables d’autant d’atrocités et de sauvageries envers d’autres hommes.

Il en fallait du courage Madame ADLOFF et vous en aviez tellement !

Nous sommes réunis aujourd’hui pour rendre hommage à ce que vous avez été Madame : un exemple de courage et de volonté, d’engagement et de bravoure, de force et de détermination.

Désormais, le square devant lequel nous nous trouvons portera votre nom. La municipalité a souhaité par ce geste fort, qu’à jamais votre nom soit honoré par tous ceux qui s’arrêteront ici, pour que votre courage et votre dignité soit un exemple pour toutes les générations de Badonvillois et pour que jamais personne n’oublie la grande Dame que vous étiez.

L’hommage que nous vous rendons aujourd’hui Madame Thérèse ADLOFF, c’est l’hommage de nos ainés qui ont connu et traversé les sombres années de la guerre.

C’est l’hommage des plus jeunes, qui pour certains ont perdus des membres de leur famille dans les camps de concentration du Reich ou durant les combats pour libérer notre pays, dans les forces FFI ou dans la deuxième DB de Leclerc.

C’est l’hommage de la jeunesse d’aujourd’hui qui apprend à travers votre  histoire, celle d’une France qui s’est battue et qui a souffert pour se libérer de l’odieuse barbarie du régime nazi.

C’est cette jeunesse porteuse d’espoir de fraternité et de paix qui va entonner pour vous, Madame Thérèse ADLOFF, le chant des partisans.